Une toute petite vie de pilote





Contact : tircisleberger@hotmail.com







Juin 2005

Les conditions sont enfin réunies pour réaliser un rêve de gosse : piloter des avions.

Non seulement manoeuvrer cette drôle de machine mais aussi et surtout accéder à la faculté de se déplacer à loisir dans un espace à trois dimensions. Depuis toujours, dès que je croise un arbre ou le moindre tas de cailloux, il faut que je prenne de la hauteur. La montagne me fascine bien sûr pour le rapport avec la nature et cette végétation si différente, mais surtout pour les points de vue privilégiés qu’elle offre. Embrasser d’un seul regard toute l’étendue d’une vallée, le volume d’espace qui nous sépare de cet autre sommet. Depuis la Meige deviner Grenoble et simplement en tournant la tête, apercevoir au loin Briançon... Mais toujours cet appel. Je me tiens là, à cet endroit d’où j’aimerais encore pouvoir m’élever et avoir un autre regard sur la terre familière...

A postériori, je constate que chaque voyage en avion sera aussi un pretexte pour satisfaire ce besoin de contemplation.






Le sud-est du Vercors, St Jean-en-Royans



Ainsi, me voilà parti à la recherche d’un aéroclub près de chez moi. Une quinzaine de possibilités et une évidence : choisir avant tout un avion. Pour faire court il y a deux configurations pour les avions-école : les ailes au dessus du fuselage (type Cessna) et les ailes basses (type Robin ou Piper). Je décide donc de faire deux vols d’initiation avant de faire un choix engageant tout de meme une certaine somme d’argent.


Parti fureter sur l’Aérodrome de Lyon-Bron, je rencontre par hasard un pilote-instructeur avec qui je vais pouvoir essayer un Cessna 150. Avec Thierry, le courant passe immédiatement et une fois près de l'avion, nous passons rapidement sur toutes les procédures de sécurité, de mise en route et de radio. J’aurai bien le temps d’y venir plus tard. Et comme il le dit lui-meme, ne pas s’inquiéter si on ne comprend rien, le cockpit de cet avion, c’est son bureau…

Installé à la place du pilote, j’effectue déjà quelques actions. Faire rouler l’avion au sol me demande toute ma concentration et occasionne de jolis zigzags sur le taxi-way. (« alors ? on a mangé du serpent ? »). Puis ce sont l’alignement sur l'axe de la piste et le décollage. J’enfonce la commande des gaz à fond, Thierry m’aide à maintenir le Cessna sur la ligne médiane, et à 60 nœuds, je tire doucement sur le volant.

Dépassé par tant de choses nouvelles autour de moi, mon regard se perd dans des instruments de bord que je ne sais pas lire. Mon voisin de droite m’invite immédiatement à regarder plutot au dehors et à piloter « à vue ». J’apprendrai plus tard que le pilote VFR (Visual Flight Rules) utilise ses instruments pour respecter des paramètres de vol et les vérifier souvent, certes, mais d’un bref regard. Il est avant tout en relation intime avec sa machine et le comportement de celle-ci dans l’espace qui l’environne.

Et nous voici très rapidement à 2500 pieds (830 m) au dessus du niveau de la mer. A 600 mètres au dessus de l’est lyonnais, mon regard erre à la recherche d’un repère et ne rencontre rien de connu. Il faut dire qu’un rond point, une grande surface ou une autoroute vus de la-haut n’ont pas vraiment le même look. Et puis cet environnement nouveau... on ne s'adapte pas immédiatement.

Mais retournons dans l’avion. Il s’agit maintenant de voir ce qu’on peut faire de cette chose-là. En suivant les consignes simples de Thierry, j’actionne les commandes une à une et découvre avec un certain étonnement que la machine réagit immédiatement à mes sollicitations. Phase de découverte, sensations nouvelles. J’ai le cerveau qui voudrait touner plus vite, bien plus vite, je voudrais redescendre avec le maximum d’informations.







La ville de Lyon vue du nord





Ce vol d’une vingtaine de minutes reste gravé en moi comme un souvenir fabuleux. Les impressions se mèlent les unes aux autres. Point de vue privilégié sur la ville et les environs, rencontre avec le comportement d’un avion de tourisme en vol, et déjà, début d’un apprentissage, car à l’issue du vol je m’empresse de noter sur mon carnet toutes les bribes de savoir que j’ai pu retenir. Je relis ces pages quelques mois plus tard en souriant.

Pas le moindre stress. A peine une petite apprehension de l'atterrissage en « courte finale », les quelques secondes qui précèdent le touché des roues. Eh oui… ca aussi c’est nouveau.



Un second vol à lieu la semaine suivante à Roanne, cette fois à bord d’un Robin DR400. Le pilote-instructeur qui m’emmène est un ancien élève à qui j’ai donné des cours de chant dans le cadre d’une association. Inversion des rôles.

Immédiatement, je sais que c’est l’avion francais qui me servira pour mon apprentissage. Les ailes basses offrent au pilote un point de vue infiniment plus dégagé. La machine rouge et blanche me semble également réagir plus vivement, et pour cause, les matériaux de construction sont tout à fait différents. Et puis une question de goût qui reste tout à fait discutable : le volant du Cessna a cédé la place à un « manche à balai ». Inconsciemment, cela doit me rapprocher des vaisseaux spatiaux imaginaires de mon enfance…







Deux DR400 à Corbas







La planche de bord de l'Alpha Hotel






Quelques semaines ont passé. J’ai trouvé un aéroclub à Corbas, dernier village au sud-est de l’agglomération lyonnaise. Ensuite, ce sont les champs. La piste est d’ailleurs une vaste étendue d’herbe de 900 metres de long que se partagent trois aéroclubs. Aviation, vol à voile et restauration d’avions anciens. Un club de parachutisme est là également. L’ambiance « campagne » me convient tout à fait. L’absence de tour de contrôle et un accès restreint en font un endroit confortable où le sens de la responsabilité se développe rapidement quant à l’usage des procédures radio.







L'aérodrome de Corbas.

Au premier plan, la petite piste des aéromodélistes puis les hangars des avions. en face, les vélivoles et entre les deux sur la droite et en bout de piste, le club des paras.





J’apprends à me familiariser avec le comportement de l’avion dans toutes ses phases de vol. Monter, descendre, virer, suivre un cap, mélanger tout cela en respectant de plus en plus de paramètres. Altitude, vitesse, cap, incidence, inclinaison… l’enseignement de Thierry, que j’ai traqué jusque dans ce club se fait dans la détente, la bonne humeur, le sérieux et la sécurité. Et je me rends vite compte que c’est ce dernier point qui occupe et doit occuper constament l’esprit d’un pilote. Je commence à glaner çà et là quelques principes, aphorismes, anecdotes qui trainent dans les couloirs de tout lieu hanté par les passionnés de tagazous. « Il n’y a pas de bons pilotes. Il n’y a que de vieux pilotes ». ou encore « dans un duel avion-planète, on n’a jamais rapporté de victoire de l’avion… ».





Un mercredi, j’arrive à l’aéroclub pour une scéance de tours de piste. Décollage, respect d’un certain nombre de paramètres, circuit à respecter autour de l’aérodrome, atterissage, remise de gaz, et re-belotte. Le but étant bien entendu d’apprendre à atterrir. C’est en effet une manœuvre qui réclame un peu de temps. Arriver pile au bon endroit à la bonne vitesse, et « refuser » progressivement le sol à l’avion alors qu’on vient de lui couper les gaz pour le poser en douceur. Le « kiss-landing » qu’ils appellent çà.

Ce jour là, je suis en forme, disponible. En s’installant dans l’avion, Thierry me brieffe efficacement sur toute la séquence du tour de piste et prononce LA phrase qui fait mouche : « tu dois avoir l’impression que tu vas planter le nez de l’avion dans le chevron de seuil de piste. Là tu coupes les gaz et tu arrondis ».

S’ensuivent cinq tours de piste et cinq atterrissages réussis. Au cours de la séance, j’ai droit à deux simulations de panne moteur, puis panne des volets, puis panne de Badin. Il me teste l’instructeur!

Fin du vol, on prend la direction du parking et là, à peine sortis de la piste, il bloque les freins et m’annonce avec un grand sourire : « bon eh ben maintenant j’aimerais bien que tu m’en fasses un tout seul ».

Une fraction de seconde, j’aimerais rester de marbre, et prendre cela avec tout le sérieux que la situation exige mais un immense sourire ne peut s’empêcher d’envahir mon visage. Dernières recommandations, et me voici seul dans mon avion bleu. Je remonte la piste pour me replacer face au vent. Mon cœur tambourine tout ce qu’il peut. Jamais ce taxi-way ne m’a semblé aussi long. Je sais que c’est idiot mais je jette un regard autour de moi dans la cabine, comme pour m’assurer que je suis bien seul dans cet avion, et que c’est moi et moi seul qui vais le piloter. Radio, personne en finale, pompe électrique, un cran de volets, je m’aligne. Dernière check-list connue sur le bout des doigts : gyro, chrono, phares, transpondeur. La suite est un tour de piste comme les autres. L’avion monte plus vite, il y a un passager en moins. J’atterris, je dégage la piste, stoppe l’avion devant le hangar. « alors pilote ? »






Elle est pas belle, la vie?



Parallèlement, mon apprentissage passe également par la navigation. C’est déjà chouette de faire des petits vols locaux mais sous certaines conditions, l’avion est aussi un moyen efficace et économique pour se déplacer. Ainsi, en quelques semaines, j’ai pu visiter de nombreux aérodromes de la région lyonnaise. Le Puy, Chambéry (ah ! le passage du col du Chat et l’arrivée au dessus du lac du Bourget…), Grenoble (qui veut voir des montagnes ?), Valence, Aubenas, Roanne, Macon, Bourg-en-Bresse, Gap, Saint Etienne… Chaque vol est différent et apporte son surcroit de connaissance et d’expérience mais obéit à une méthode précise. Les cartes nous situent par rapport à la géographie et aux espaces aériens contrôlés. Les moyens de radio-navigation nous permettent de suivre très précisément une route. La connaissance des phénomènes météo est indispensable et il n’est pas rare de passer deux fois plus de temps à préparer un vol qu’à le réaliser, car moins on improvise, plus le cerveau est disponible pour assurer la sécurité de tout le monde.




Nous partons pour Chambéry.


Ce jour là, c'est l'anniversaire de mon vieux pote Manu. Avant la fête qui s'annonce pour le soir, un petit détour par le ciel le tente bien.






Manu, très motivé, me demande où sont les commandes pour les bombes et les mitrailleuses...






Après une grosse demi heure de vol vers l'est, nous passons le col du Chat, ici vu vers le nord






Le même endroit, quand on regarde vers le sud. Difficile de rater la piste...






Trente secondes plus tard, le nord du lac du Bourget






Dernier virage pour la piste 36



Petite étape. le temps d'un Coca au bar de l'aérodrome, et on rentre.






Sur la rive est du lac






Au retour (comme à l'aller, d'ailleurs), nous croisons les axes de Saint Exupéry





Un autre jour, ça me tente bien de descendre voir quel temps il fait du coté de Gap. Pascal, un autre membre du club se joint à nous. il pilotera l'avion pour rallier Gap à Grenoble. En temps que passager, je m'éclate presque autant qu'aux commandes. je m'en mets plein les yeux, et accessoirement plein l'appareil photo.






Le massif du Vercors






C'est grand, c'est très grand...






Un point de repère infaillible sur cette route. Je les surnomme "les Jumeaux"






Quelque part en remontant vers Grenoble






Vers 13 heures à Grenoble, nous retrouvons deux autres membres du club pour un repas près de la piste, sous les arbres






Thierry et moi, pour le retour au bercail.




Cette année, j'ai passé tout le mois de septembre en Suisse, à Lausanne. Un dimanche je recois un coup de fil d'un ami qui m'annonce que son frère est parti pour aller voler et m'invite à le contacter. Une heure plus tard, je le rencontre sur le terrain de la Blécherette, occupé à bichonner ce qui reste à ce jour le plus bel avion sur lequel j'aie pu voler: un Beech 33 de 1962. Moteur de 235 ch à injection, hélice à pas variable, train rentrant... et un look inimitable.







Il a de la gueule, ya pas d'autre mot!






Vous voyez les gros frigos un peu ronds des années 60?

Même design mais pour un avion.




Après un vol de toute beauté au dessus de la Gruyère et de la vallée de Sion, nous survolons le lac Léman.

A 160 kts en descente, Le Beechcraft se comporte comme un charme. Je retiendrai de ce vol la philosophie "à l'ancienne" de Raphaël. Par exemple, il utilise une petite règle à calcul circulaire pour régler au mieux les paramètres moteur en fonction de l'altitude, de la vitesse... Les avions modernes le font tout seuls, quel dommage! Un peu d'artisanat dans le pilotage, que diable!

Nous dépassons Montreux et arrivons en vue de Lausanne. La vitesse diminue, un cran de volets et on actionne la commande électrique pour sortir le train d'atterrissage. Plaisir de ce son si caractéristique.







Le port d'Ouchy, à Lausanne






Les rives francaises, perdues dans le soleil de septembre





Octobre dernier, départ de Lyon Corbas pour Annecy.

Grand beau, un peu de brume, air calme, nav préparée... tout va bien.

Décollage, traversée de la CTR de Bron, on croise les axes de St Ex, et on trace sur le VOR de Chambéry. Et là.... oh! ben alors? c'est où Annecy???






Loin là bas, le Mont Blanc




Retrospectivement, je soupconne Thierry de m'avoir laissé prendre l'air en toute connaissance de cause. Effectivement, sur la carte Temsi, il y avait une zone assez délimitée que je n'ai pas jugé utile d'étudier. Bon.... demi tour. enfin, pas tout de suite, on est quand meme allés se ballader au dessus de la couche. Je n'avais jamais volé "on top". On peut parler des heures mais rien ne vaut une expérience. Je me souviendrai longtemps des paroles de Thierry une fois bien installés au dessus des nuages: "sympa le vol en monomoteur, hein? mais, tu vois, à voler on top, en cas de panne... au secours!"

On a quand meme essayé de s'approcher un brin pour voir si on pouvait passer par une trouée, mais c'était trop juste. Là encore, avoir pu juger de visu d'une situation potentiellement à risque mais en toute sécurité (merci Thierry) est un surcroit d'expérience apprécié.

Moralité: grand beau au départ, et 40 nautiques plus loin.... voyez les photos. On ne prend jamais trop d'informations sur le vol que l'on va entreprendre, surtout en montagne.






On dirait une chute d'eau figée.






Mi novembre.


J’ai passé le brevet théorique avec un certain succès mais l’automne et son cortège de ciels bas et d’intempéries se mèlent de compliquer nos existences. Mes deux derniers vols de la saison seront une nav-solo d’une petite heure en direction du sud, et une scéance de tours de piste, seul également, sur le terrain de Lyon-Bron, à cinq minutes de Corbas.




Puis début décembre, je quitte Lyon. Une série de concerts dans le sud, les fêtes, et le départ pour Lausanne fin décembre.

Toutefois, avant de partir, J'ai pu profiter de mon séjour chez mes parents pour aller m'inscrire dans un aéroclub implanté sur le terrain de Cannes-Mandelieu. C'est l'occasion pour moi de me familiariser avec un autre avion: un Piper PA28






un avion plus grand, en métal, mais toujours un avion.




De nouveaux paramètres de vol, un nouveau terrain, et des vols dans une région que je connais comme ma poche, mais vue du sol. Cela faisait des années que, au cours de mes séjours dans le sud, je contemplais un sommet ou une vallée en me disant que peut etre un jour, je passerais dans le coin en tagazou.
C'est bientôt une réalité.




Depuis, je nourris mon temps loin des pistes par la lecture de tout ce qui me passe sous le nez comme retour d’expérience d’autres pilotes, cours théoriques et pratiques, manuels de vol d’avions glanés cà et là sur internet et j’attends impatiement le retour d’une météo plus clémente en effectuant des vols sur simulateur. Cela permet de maintenir à jour une certaine discipline méthodique dans le déroulement des vols et de préparer concrètement de futurs déplacements.



Ancien trompettiste, Thierry m’a souvent parlé de l’aviation par analogie avec la musique. Je retiens surtout que ce sont deux disciplines sans fin. Deux disciplines au sein desquelles les êtres humains se révèlent et au delà des différents niveaux de pratique s’épanouissent et sont à même de se rencontrer, car ils partagent apprentissage, pratique, expérience et passion.



Je garde un tel souvenir de mes premiers instants dans un avion que de permettre à d'autres de vivre ces moments... bref, vivement le printemps.


Je projette également de passer ma qualif de vol en montagne. Peut etre cette année, sinon, j'attendrai d'être un chouilla plus expérimenté. Si vous allez voir cette page, je n'aurai pas besoin de m'étendre sur le bonheur qui nous attend là haut... et puis ce doit être une formidable école de précision, de jugement... de pilotage.





Quelques liens « aéro »



La France vue du ciel (photographies aériennes)


Tagazous Online


PilotList (lire notament les récits)


Aéroclub de Corbas


Chez Gligli


Aéroclub UACA à Cannes-Mandelieu


Pilotaillon Un autre "petit pilote"


Zepiaf Le site très sympa d'un pilote de ligne


Et encore une ou deux photos "bonus"









Un Morane-Saulnier aux journées portes ouvertes à Corbas






Quelque part sur la route de Vichy





Le Kilo-Delta, tout neuf






Le même, deux mois plus tôt. Chapeau à Christian le mécano!





Un Waco des années 30. il volait encore il y a quelques mois, et va être entièrement refait dans l'année